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Erik
MARCHAND en terre roumaine : grandiose !
AR MEN Décembre 1998
Erik MARCHAND a de nouveau chaussé ses semelles
de vent, pour retrouver le Taraf de Caransebeş,
orchestre roumain de la province du Bănăt,
ainsi que quelques musiciens du centre Bretagne
Jacky
MOLARD et Gaby
KERDONCUFF et d'ailleurs (Gildas BOCLE et Thierry
ROBIN).
Erik MARCHAND, qui n’en est pas à
son premier essai de métissage, a trouvé
à Caransebeş une ambiance proche de
celle des festoù-noz d'antan à Poullaouën,
une convivialité musicale, voire des parentés
insoupçonnées. Ainsi la gavotte
se donne des allures de hora, la gwerz
soupire comme une doina. D'étonnants
dialogues peuvent alors s'installer et l'on ne peut
s'empêcher de citer celui qui met aux prises
la bombarde et le taragot dans la sublime "Doïna
Lui Gaby".
Les thèmes se succèdent sans répit
avec des ornementations délirantes, la polka
se termine en joc de doi sur un accelerando
démentiel. Les danses menées par la
voix ferme et ample d'Erik MARCHAND se déroulent
sur une assise rythmique à faire pâlir
les besogneux de la batterie.
Et quand le tempo s'apaise, d'autres subtilités
se font jour. Dans "Doïna Haiducilor",
un grand moment de musique, MARCHAND répond
à la ballade entonnée par Nicolaï
Popovici (un tempérament rare de chanteur
!), le curieux violon à pavillon et les autres
instruments saisissent le thème puis le développent,
chacun dans son langage.
Chaque morceau de ce disque, allègre ou
mélancolique, voit les musiciens, chanteurs
comme instrumentistes, trouver une réelle
communauté pour aboutir à la fusion
qui manque à bon nombre de productions estampillées
"world music". Si les Martiens débarquaient
sur terre, Erik serait le premier à embarquer
dans leurs soucoupes volantes pour faire de la musique
avec eux, et il serait bien capable de nous livrer
un chef-d'oeuvre comme "Dor", ou "Condaghes",
son précédent enregistrement.
Chapeau monsieur!
M.T.
ERIK MARCHAND
ET LE TARAF DE CARANSEBES 'Dor'
VIRGIN MEGAPRESS, septembre 1998
(RCA Victor) Rencontre déroutante entre
l'une plus belles voix de Bretagne et les virtuoses
d'un taraf (orchestre de musique populaire) de Roumanie.
Rencontre épatante. On est sidérés
de voir à quel point le chant breton se marie
bien avec le répertoire musical des ambianceurs
roumains. De franche gaieté en nostalgie
tenace, ce dialogue débridé ignore
les tourments du cloisonnement. L'art et la manière
de jeter un pont au-dessus des terres pour relier
l'Est à l'Ouest.
Dor
LE MONDE DE LA MUSIQUE juillet-août 1998
Depuis les premiers succès du Kocani Orkestar
et la sortie du film Underground d'Emir KUSTURICA,
les fanfares tsiganes d'Europe de l'Est remportent
d'importants suffrages en Europe occidentale. Leur
origine remonte aux fanfares militaires de l'Empire
ottoman, mais elles se sont enrichies notamment
d'une virtuosité folle reposant sur le recours
à un époustouflant staccato tant sur
les instruments à anches que sur les cuivres
à embouchure. On les savait présentes
dans le Banat région à cheval sur
la Serbie et la Roumanie, en Bulgarie et en Macédoine.
La fanfare Ciocarlia vient de l'est de la Roumanie
et elle n'est certainement pas la dernière
à découvrir dans cette partie de l'Europe.
Sauvage et follement virtuose, elle fera une belle
concurrence au Kocani sur nos scènes où
l'utopie tsigane n'a pas fini de faire recette.
Réuni dans le Banat par le chanteur et clarinettiste
breton Erik MARCHAND pour le Festival de clarinette
de Glomel, le Taraf de Caransebes paraît plus
rangé : effectif moins nombreux, soutien
des basses à vent et de la grosse caisse
remplacé par celui du trio cymbalum-accordéon-contrebasse
à cordes. Non moins folle, la virtuosité
est plus propre. Presque une musique de salon. Erik
MARCHAND s'est mis en tête voici plusieurs
années de la confronter au répertoire
breton. De quoi faire lever le sourcil. Ne voit-on
poindre le danger d'une musique européenne
unique de la Bretagne à l'Oural ?
Si Erik MARCHAND transforme l'essai d'un premier
disque paru chez Silex, c'est qu'il sillonne les
Balkans depuis des lustres et que la Roumanie est
sa seconde patrie. Il sait les risques et les enjeux.
L'ont suivi jusqu'en Roumanie Gabriel KERDONCUFF
(bombarde et trompette, dont il jouait avec Les
Pires), Jacky MOLARD (violon) et l'auteur du magnifique
Gitans, Thierry ROBIN (guitare manouche, oud). Côté
roumain, outre une très belle rythmique,
on remarque les stars de Caransebes : Pau Constantin
(trompette), Olan Constantin (taragot), Daniel lova
(sax alto), ainsi que deux invités cueillis
sur les bords du Danube: Moza Gligore (violon à
pavillon) et Popoviçi Nicolae (chant). Erik
MARCHAND brasse les répertoires, croise les
rythmes, alterne refrains chantés et ritournelles
instrumentales des deux extrémités
européennes avec une audace, une pertinence
et une générosité qui réjouissent.
La musique bretonne flambe, la virtuosité
tsigane devenue parfois un peu vaine prend un sens,
se découvre des formes nouvelles, une nécessité
neuve. L'altérité des cultures est
préservée. Jamais l'Europe n'a paru
si belle.
Franck Bergerot
Erik MARCHAND
et le Taraf de Caransebes
REPERTOIRE Juin 1998, L'EVEVENEMENT DU M0IS
L'occident. Il comprend un langage expressif et
un patrimoine musical dont la Bretagne n'est pas
si éloignée qu'on pourrait le croire.
Doina de Roumanie et gwerz semblent être des
cousines, exprimant le même feu et la même
nostalgie, comme le ferait un blues sous d'autres
cieux. Fest noz et bal roumain sont le lieu de danses
en chaîne où jeunes et vieux semblent
soudain oublier leurs divergences, trop occupés
à soulever la poussière du sol, comme
s'il fallait la chasser pour qu'elle ne se fige
jamais sur leurs traditions. Ecoutez les phrasés
chantés par Erik et les réponses jouées
au saxophone, au taragot ou à la trompette
par les musiciens de Carancebes, on dirait qu'ils
s'échangent un kan ha diskan pardessus les
frontières et que le territoire qui les sépare
n'est qu'accident de l'histoire. Les Tziganes empoignent
leurs instruments comme un sculpteur sa disqueuse
et découpent les airs de danse en taillant
avec une force invraisemblable et une précision
étonnante. Ce qu'il en reste dès le
silence revenu : une impression forte, une avalanche
de notes au fond des oreilles, une musicalité
extrême. Costica Olan et son taragot, Kostel
Pau à la trompette, Florika Sandu à
l'accordéon, Daniel lova au saxophone, Nicolae
Dobre à la contrebasse et le jeune Alexei
Ciobanu, de Moldavie, au cymbalum, connaissent MARCHAND
depuis assez longtemps, ils savent que ce projet
commun est un investissement, pas un échange
de passage. Tandis qu'au dehors, la Roumanie s'ébroue,
se retourne sans cesse sur son passé, semble
hésiter à regarder vers l'avenir,
comme s'il était aveuglant ; en dedans. les
ponts sont jetés, Banat et Bretagne s'enivrent
ensemble d'une cataracte musicale. L'Olrient révélé,
comme la face cachée de l'Occident ! L'histoire
d'amour fonctionne et dégage un parfum fort.
Les diverses combinaisons entre musiciens sont riches
et inventives, les duos de voix exaltants, l'humeur
excitante, les cuivres déchaînés.
Je comprends ce qu'Erik MARCHAND voulait dire lorsqu'il
expliquait qu'enregistrer en Roumanie était
l'idéal parce que ses amis Tziganes jouent
mieux encore s'ils sont chez eux. C'est évident
et ce CD de rencontres d'une musicalité éclatante
le prouve. Il s'intitule « Dor ». Le
dor est ce petit quelque chose, cette âme,
cette sensibilité, ce duende comme on dit
en flamenco, qu'il faut avoir pour communiquer à
sa musique toute sa mélancolie et sa fougue
réunies. C'est gagné.
Etienne Bours
Erik MARCHAND
et le Taraf de Caransebes : « Dor »
TELERAMA Mer. 22 juillet 1998, Musiques du monde
Eliane Azoulay, Breton/Tzigane, ƒƒƒƒ
Joli mariage du lyrisme breton et de la fête
tzigane ! L'ampleur du grand large évoquée
par les gwerz et les gavottes s'allie si naturellement
aux ébats en fanfare des horas et des sirbas
qu'on est conquis d'un bout à l'autre de
cet album enregistré entre Roumanie, Bretagne
et Belgique. Ce n'est pas la première fois
qu' Erik MARCHAND -"familier des télescopages
osés, puisqu'il s'était déjà
essayé à la rencontre entre l'oud
arabe et le tabla indien - se lance dans l'aventure
du métissage sur les tempos espiègles,
scandés, dansants, du Taraf de Caransebes.
En 1994,
Déjà, avec l'album Sag an tan ell
(Silex-Auvidis, ƒƒƒƒ), où
l'accordéon était peut-être
plus présent, il avait magnifiquement exploré
le cousinage entre la douleur tzigane et le sens
de la tragédie des marins bretons. Dans Dor
(mélancolie), règnent les duos de
voix enrouées et de complaintes désenchantées
; parfois sur de sobres notes orientalo-gitanes
de Thierry ROBIN, complice de longue date, parfois
sur les envolées luxuriantes du taragot,
instrument entre la clarinette et le saxophone soprano,
relayé par les bombardes et les cymbalums.
Ces ambiances mi-veillée, mi-fest-noz nous
mènent quelque part entre poésie épique
et énergiques musiques de marche : au cœur
du génie des peuples.
MARCHAND de
rêve, De Poullaouen à Caransebes
TRAD MAGAZINE Juillet/août 1998, par Etienne
Bours
Comme une parenthèse, presque un accident,
provoqué, voulu. Comme une trouée
dans les nuages. La Roumanie toute entière
semble s'être allumée, l'espace de
quelques jours, sous le charme d'une rencontre entre
Tziganes du Banat et Bretons ou Français
en transit. Des musiques se sont tissées
entre elles, sur la trame d'une écoute mutuelle
et d'une compréhension profonde, sous l'audace
du maître de jeu, ERIK MARCHAND lui-même.
Des Tziganes qui vivent à 100 à l'heure.
Costumes trois pièces, cravates, moustaches,
cigarettes, des yeux sombres enfouis dans la pénombre
d'enfer d'un visage pourtant rayonnant, la bouteille
de mica à portée de mains, instrument
parmi les autres, les musiciens tziganes qui se
sont rassemblés autour du projet du chanteur
breton respirent la dignité, le respect,
le statut. Dans ce pays où tout semble être
au ralenti, ils donnent l'impression de vivre à
100 à l'heure, aussi vite qu'ils jouent.
Quand ils empoignent trompette, taragot, saxophone,
contrebasse, accordéon et cymbalum, le silence
s'envole avec fracas, la musique déferle
dans un vent de folie contrôlée. C'est
une machine puissante qui avance inexorablement,
écrasant tout sur son passage, accélérant
son rythme jusqu'à la démence, pour
s'arrêter soudain, d'un seul coup, magistralement,
comme par magie, et ressortir le silence d'un chapeau
qu'on n'avait même pas aperçu. Une
musique qui claque comme une gifle, aussi vite partie,
aussi vite reçue, mais dont l'effet se ressent
des heures durant.
Des routes truffées de nids de poule et
bordées de canards et de gallinacés
qui semblent s'inquiéter de ces voitures
et carrioles cahotant sur leurs trous. Des villages
allongés discrètement de part et d'autre,
derrière des bandes de terre et des rangées
d'arbres. Des petites vieilles qui s'obstinent à
balayer une poussière volage soulevée
à chaque passage de véhicule puis
rappelée à l'ordre d'un coup de balai
nostalgique. Des chevaux rachitiques, des charrettes
branlantes, des bergers qui paraissent ne plus avoir
bougé depuis les années cinquante,
de vieilles bagnoles crachotantes, dépassées
à grande allure par de rutilantes Mercedes.
La route qui mène de Timisoara à Caransebes
nous conduit cinquante ans en arrière, dans
un pays qui se résigne à une évolution
lente, presque paresseuse. Chacun, dirait-on, vaque
à son petit labeur, d'un train de sénateur,
tranquille, mélancolique, comme s'ils n'attendaient
plus rien de ce monde, sinon qu'on leur foute la
paix. Autour d'eux, le pays a l'air de vouloir hurler
son potentiel, mais les oreilles sont encore méfiantes
et les habitudes rouillées au fond des mentalités.
L'histoire ne bascule pas en une décennie,
elle se refait d'abord une santé !
A Caransebes, ERIK MARCHAND et les siens ont organisé
un bivouac hétéroclite pour abriter
les amours de leurs partitions. Ils ont investi
pour la cause un vieux centre culturel délabré,
qui dut connaître ses heures de gloire et
de parade officielle sous un régime auquel
on ose à peine penser. La scène devient
le studio, les rideaux crasseux et misérables
sont domestiqués pour séparer certains
musiciens, les poêles terracota s'époumonent
pour redonner un semblant de chaleur aux doigts
des instrumentistes, les planchers s'efforcent de
retenir leurs gémissements. Derrière,
à quelques mètres, un petit bureau
fait office de cabine technique, accueillant un
matériel sophistiqué et efficace.
Entre les deux, deux techniciens s'affairent, discrets,
sérieux, travaillant sans relâche et
sans jamais perdre patience ni sourire. Le ton est
donné. On n'est pas ici pour s'engueuler.
L’humeur, la bonne, va prendre le dessus et
animer ces quelques jours de convivialité
musicale. D'un côté, les Français
et Bretons : GABY KERDONCUFF, THIERRY ROBIN, JACKY
MOLARD et bien sûr, ERIK qui patine de l'un
à l'autre, relance la machine, s'arrête,
réfléchit, conseille, essaye, recommence,
chante, donne le ton, apporte un coup de gnôle,
accorde une tape sur le dos, une accolade chaleureuse,
un rire désarmant, une patience extrême,
une passion épaisse, tangible. De temps en
temps, "TITI" R0BIN sort de derrière
son luth ou sa guitare et s'autorise quelques singeries
partagées. De l'autre côté (c'est
une image bien sûr) : COSTICA OLAN et son
taragot, KOSTEL PAU à la trompette, FLORIKA
SANDU à l'accordéon, DANIEL lOVA au
sax, NICOLAE DOBRE à la contrebasse et le
jeune ALEXEI CIOBANU au cymbalum. Les Tziganes,
en bataillon de rires francs, de gueules avenantes,
prêts à jouer, bondissant sur les notes,
plongeant au creux de la musique qui leur coule
du bout des doigts. Il fait froid, mais la chaleur
humaine ridiculise les malheureux chauffages qui
s'esquintent tant bien que mal. Au milieu, une interprète
au charme déroutant, perdue dans sa perplexité.
Son image des Tziganes en vadrouille dans son esprit
est trahie par son pied qui ne résiste pas
à leur déferlement musical. Dans un
coin, quelques journalistes, photographes, cameraman,
assistants, à l'affût de tout, ivres
d'images et de sons. Et les producteurs, affairés,
tantôt graves, tantôt hilares : ANGÉLIQUE
DE GUIROIT de BMG et l'oncle KRÜMM, toujours
prêt à nous raconter ses histoires...
Un chemin qui mène aux Roms
Pour ERIK MARCHAND, la Roumanie est déjà
une vieille histoire d'amour. Depuis la libération
du pays, il y passe de nombreuses semaines chaque
année. Il a appris la languesur le tas, avec
cette bonhomie qu'il applique aussi à comprendre
les musiques, les traditions culinaires, les façons
de boire, d'échanger, de recevoir. Cette
région lui colle à la peau parce qu'il
y a découvert une relation évidente
avec la Bretagne. Gwerz et doïna, exprimant
ces sentiments mêlés, louvoyant, à
la fois tristes et brûlant d'un désir
ardent. La Bretagne, explique-t-il, est une région
de grand dynamisme populaire, extrêmement
vivant, les fest noz en sont la preuve, drainant
de très nombreux jeunes toujours capables
de danser. ERIK a trouvé cette même
vitalité dans les Balkans, en dix ou vingt
fois plus fort encore.
"On a vu les traditions bretonnes évoluer,
se métisser, au contact des musiques anglo-saxonnes
importées surtout à l'époque
du revival, passant d'un monde modal à un
monde harmonique, adaptant le chant, la bombarde,
etc, à la guitare. Dans les Balkans, le contact
avec le monde musical occidental et ses musiques
harmoniques est déjà digéré
depuis longtemps, les réponses étaient
trouvées et m'ont aidé à comprendre
mieux et à trouver mes propres réponses
". Il se passait là sans aucun doute
l'essence même de ce qu'est la musique populaire
de tradition. Relations musicales, relations humaines,
expressions partagées, il a découvert
ce même rapport également entre bal
roumain et fest noz et nous a permis de l'apprécier
sur place. Ce soir-là, dans la salle d'un
village voisin, quelques générations
de musiciens tziganes et de chanteurs s'étaient
réuni, pour nous et pour la population locale.
Trompette de l'arrière grand père
SANDU, celui-là même qui introduisit
l'instrument dans la formule du taraf, saxophones,
taragot, accordéon, contrebasse, clavier
: les danses et pièces de bravoure se succédèrent,
hora, ardeleana, joc de doi, brîu La salle,
petit à petit, sortit de sa timidité
née de la présence des étrangers
et les danseurs se mélangèrent bientôt
avec un réel plaisir. Au milieu, les plus
jeunes côtoyaient les plus vieux dans de longues
chaînes sans fin qui rappelaient en effet
les fest noz. Sur les côtés, le village
entier assistait à cette alchimie. Dos à
la scène, quelques vieilles villageoises
dévisageaient tout ce petit monde. Fichus
noirs, nez crochus, burinées, moustachues,
ongles noirs, gros bas de laines sur chaussons de
caoutchouc, les mains calleuses sur les vêtements
rapiécés, elles étaient impassibles,
raides, sans boire, sans sourire, sans bouger, sinon
pour rappeler à l'ordre, l'un de leurs maris
peut-être, dans son débordement alcoolisé.
Les plus beaux visages et les plus belles tronches
nous saluaient d'un regard, d'un mot, d'un gobelet
ou d'un goulot de tuica. On lisait sur ces visages
tous les paysages de la Roumanie, ses vallées,
ses fleuves, ses montagnes, ses hivers rudes, ses
espoirs. Plus la soirée résistait
à la nuit, plus j'avais le sentiment qu'il
se passait là quelque chose : sans aucun
doute l'essence même de ce qu'est la musique
populaire de tradition. Ce mélange de retenue,
d'étonnement, de rencontre, d'échange,
de découverte, de plaisir, de laisser-aller.
En face de moi, le preneur de son tanguait au bout
de sa perche, autour de lui, la foule ondulait sur
le rythme, la musique avait envahi la salle qui
n'opposait plus aucune résistance. Chaque
danseur relançait un autre participant, on
s'invitait par dessus les barrières de langage,
avec un naturel déconcertant. Les jeunes
prenaient la scène d'assaut et payaient les
chanteurs. Le bal était dans salle, sur l'estrade,
autour des musiciens, derrière eux, devant
eux. rencontre. Il n'y a ici aucun trafic de musique,
elles se dédouanent entre elles. Personne
ne triche, chacun se laisse prendre les tripes au
charme de cette ambiance de village hélas
intransmissible sur disque. Les plus beaux horizons
sont souvent ceux que l'on peut apercevoir sur les
faciès de ces gens qui ne sont jamais sortis
de chez eux, trop occupés à s'imprimer
sur leur terre.
Bretons Meet Gypsies
Retour au studio. Le lendemain du bal, les musiciens
bretons et gitans s'accordent et se lancent dans
l'aventure imaginée par ERIK MARCHAND. L'homme
sait exactement ce qu'il veut. Il va s'appliquer
avec patience et acharnement à construire
le projet avec ses comparses. Quelques jours de
répétition ont précédé
la séance mais les exigences professionnelles
de MARCHAND sont affûtées et plus tranchantes
maintenant qu'il s'agit d'enregistrer. Il lui faut
parfois retenir sa monture qui s'emballe et se jette
avec volupté dans le jeu. Le chanteur n'hésite
jamais à reprendre, retravailler, reconsidérer,
écoutant les avis de chacun. Certaines pièces
combinent audacieusement composition et improvisation
sur une palette de couleurs bretonnes et roumaines.
Une chanson vannetaise s'accommode de thèmes
de danses roumaines (ritournelles). Une hora s'enlace
avec une suite de rondes. Une danse bretonne se
délecte entre voix, violon et cymbalum. Polkas
et joc de doï s'accouplent. Phrasés
roumains, phrasés bretons et phrasés
tziganes défilent, entre pays celte et l'Orient
le plus proche. Les Français sont dociles,
les Tziganes et le jeune joueur de cymbalum, Moldave,
jouent le jeu, avec cette musicalité assoiffée
dont ils ont le secret. ERIK nous explique que la
Roumanie a imposé aux musiciens officiels
une certaine organisation, une certaine tenue dans
leur jeu ; mais que les Tziganes (plus ou moins
90 % des musiciens professionnels sont Tziganes)
ont conservé leur façon désorganisée,
éclatée, qu'ils jouent entre eux,
pour eux, aux fêtes, aux mariages, etc. C'est
pour chaque musicien l'occasion de faire une sorte
de surenchère sur les annonces du précédent
et de pousser plus loin encore. MARCHAND joue sur
cette gamme de possibilité, il connaît
parfaitement le potentiel de ses amis et entend
bien donner libre cours à leur fantastique
appétit musical.
De jour en jour, leur enfant commun prend forme,
la cohésion s'installe et le rythme de travail
s'accélère, entre coupé de
longs repas cuisinés merveilleusement par
les femmes de quelques musiciens.
L'enregistrement s'épaissit, les surprises
se multiplient. Beauté déroutante
d'une petite pièce moldave jouée au
détour d'une matinée. Arrivée
d'un chanteur et d'un joueur de violon à
pavillon venus d'un autre coin du pays, sur les
bords du Danube; MARCHAND a plus d'un tour dans
son sac, il connaît les limites de son territoire.
Son voyage musical n'est pas improvisé ou
guidé par des considérations de marché
world music ; on sent qu'il a mûri une lente
évolution rebondissant de projet en projet,
en mouvance constante, toujours relancée
par de nouvelles rencontres, d'autres découvertes,
d'autres compréhensions.
A Caransebes, c'est un festival de musicalité
qui prend le vieux centre culturel d'assaut ; le
débordement naturel, le senti, le feeling,
l'emportent sur toute idée de concept, même
lorsqu' ERIK déballe un plan complexe invitant
ses musiciens à louvoyer entre petites pièces
reliées entre elles par des bouts de compositions.
Les instrumentistes suivent et s'en amusent, trop
heureux d'y souffler leur passion et de jouer le
jeu du voyage musical, notamment lorsqu'il s'agit
de jouer une hora à la bombarde et une ronde
de Saint Vincent aux instruments roumains. Les musiques
de tradition ont toujours eu une âme nomade
; leurs plus belles histoires se sont jouées
sur les chemins, au coin des carrefours, le disque
enregistré ici illustre encore parfaitement
cette errance inspirée. « J'avais ce
projet très précis en tête,
il me fallait, pour le réaliser au mieux,
des moyens difficiles à demander à
un petit label. BMG m'a permis de le faire. C'est
important parce que la somme de travail investie
au départ, à la production, a Ia conception,
doit être suivie d'une somme de travail équivalente
en mise en place commerciale, en diffusion. Ça
demande un certain budget. C'est la première
fois que je travaille avec une multinationale, je
découvre, on verra. Pour le moment, je ne
pense qu'au projet musical, sans a-priori, avec
ma liberté artistique totale et des techniciens
en qui j'ai toute confiance » .
Ainsi s'exprime MARCHAND sur le contrat ; on a
l'impression que KRÜMM et lui ont vendu un
terrain parfaitement délimité à
BMG et que le label décide de le mettre en
valeur. Bien sûr, comme le souligne ERIK lui
même, il serait peut-être préférable
de commencer par donner une série de concerts
puis de passer en studio avec un projet déjà
rôdé, un répertoire soudé,
une cohésion frottée aux planches.
Mais l'inverse s'impose toujours pour des questions
évidentes de marketing, Le marché
des concerts étant un peu plus frileux que
celui du disque, celui-ci amenant l'eau au moulin
de celui-là. Le chanteur ne semble pas s'embarrasser
de considérations diverses, voire de méfiance
sur la présence soudaine d'une multinationale
sur un terrain traditionnellement réservé
aux petits, ceux qui vont au charbon et au casse-pipe
avec cette conviction acharnée qu'on leur
connaît et reconnaît si volontiers.
BMG a-t-il pris un train en marche, déjà
bien lancé par d'autres, avec un opportunisme
un peu facile ? Veulent-ils, comme d'autres majors,
se partager le gâteau de plus en plus consistant
de ces musiques qui commencent aussi à se
vendre et qui font définitivement partie
du paysage d'un marché de plus en plus large
? ANGÉLIQUE s'acharne à me défendre
ce projet comme étant aussi le sien, comme
étant celui d'une ouverture volontaire de
BMG et non un simple coup ponctuel, un essai pour
voir avec un Breton comme on aurait pû le
faire avec un Basque. un Wolof ou un Kurde. Non,
BMG, dit-elle, s'investit dans un projet musical,
dans une collection nouvelle, "la world".
Le CD d'ERIK est le premier et dès le début
ils y ont crû, ils ont senti le potentiel
d'un artiste chercheur. BMG, dites- moi, ça
veut dire "Bretons Meet Gypsies»"
ou "Banat Mixes Gwerz" ?
A l'heure où ce disque sort des presses
à l'heure où nous brûlons d'envie
d'écouter le résultat de cette fièvre
entretenue entre Bretagne et Roumanie, nous n'avons
qu'un espoir, voir ce CD franchir un cap, sortir
d'un cercle
Erik MARCHAND
star de la musique populaire
OUEST FRANCE 14 août 2000
Samedi, 800 personnes l'ont écouté
à la halle du Moustoir pour un spectacle
d'une superbe exigence
Entouré des meilleurs musiciens tziganes
roumains, Erik MARCHAND a livré samedi soir
une prestation digne de sa voix bouleversante. Sans
doute l'un des plus beaux concerts du festival.
« Dor », le titre du spectacle d'Erik
MARCHAND et du taraf de Caransebes, résume
presque à lui tout seul la musique jouée
par le groupe. En breton, cela signifie la porte,
et en roumain, le mot exprime un sentiment qui se
situe entre désir ardent et nostalgie. C'est
entre ces deux émotions qu'a oscillé
le concert du chanteur breton. Comme si l'énergie
et la virtuosité étaient contenues,
comme si la voix d'Érik MARCHAND apportait
la sérénité aux rythmes festifs
du Taraf.
Sur scène, la petite fanfare joue acoustique.
Seuls les micros reprennent le son des instruments.
Parmi les trompette, sax alto, contrebasse et accordéon,
un cymbalum moldave, sorte de vibraphone proche
du piano, et un taragot, Instrument hybride entre
clarinette et saxophone soprano, tiennent le haut
du pavé. Présentés comme des
stars dans leur pays, les six musiciens roumains
jouent à une vitesse hallucinante.
Les rythmes s'accélèrent, s'ernballent,
et pourtant on distingue toujours chaque note jouée.
Au milieu de ces sonorités joyeuses, Érik
MARCHAND tient bon le tempo. Lui aussi fait rouler
ses syllabes bretonnes à grande vitesse,
en gardant une justesse qui rend sa voix sublime.
Pour ce mariage avec la musique des Balkans, deux
Bretons entourent le taraf de Caransebes. Gaby KERDONCUFF
à la bombarde et Jacky MOLARD au violon n'ont
pas la moustache des musiciens tziganes. Avec leur
leader, ils s'effacent dès que la virtuosité
du taraf prend le dessus. Puis après une
salve soutenue d'applaudissements, Erik MARCHAND
revient présenter les compositions. Avec
simplicité et humour, il parfait un spectacle
plein d'émotion, où le public n'a
jamais troublé la musique.
Pour clore cette véritable "noce",
le public rappellera trois fois le chanteur et son
groupe.
Sur des rythmes toujours plus rapides, un petit
groupe de spectateurs tente de danser une ridée,
sans doute la plus physique de leur carrière
de danseur. Après plus de deux heures de
concert, les musiciens quittent leurs micros pour
se placer sur le devant de la scène.
Les 800 spectateurs sont définitivement
conquis. Avec des artistes comme Érik MARCHAND,
la musique populaire a de beaux jours devant elle.
Benoît LUGUÉ
Erik MARCHAND
ou la Roumanie d'un, Breton
LE FIGARO SAMEDI 11 - DIMANCHE 12 JUILLET 1998
SAINT-CHARTIER 23 Rencontres internationales des
luthiers et maîtres sonneurs
Avec le Taraf de Caransebes, le chanteur mène
une singulière aventure.
Il est tout naturellement invité au plus
grand festival de musique traditionnelle de France.
CARANSEBES (Roumanie): de notre envoyé spécial
Bertrand DICALE
Parfois, on démarre à « trois
! », parfois à « hop ! »,
parfois à « go ! ». Mais il faut
croire que dans le Banat, cette région proche
de la Hongrie, à l'ouest de la Roumanie,
le départ se donne au « chi ! »
Et, alors, c'est une sorte de furie virtuose, de
pente que l'on dévale tous freins lâchés,
de sprint époustouflant.
Les musiciens qu' Erik MARCHAND a rassemblés
à la maison de la culture de Caransebes démarrent
au « chi!» du massif accordéoniste
Florea Sandu : l'agile cymbalum et la contrebasse
pressée mais, surtout, la trompette de Constantin
Pau, le saxophone de Daniel lova et le taragot de
Constantin Olan., Le taragot, ce serait une clarinette
grosse comme un saxophone soprano, et puissante
comme le clairon du réveil dans les casernes
d'avant-guerre.
Et les « souffleurs » jouent à
une vitesse ahurissante, tenant d'interminables
phrases en quadruples croches dans un staccato à
faire rougir de jalousie un jazzman. Leur partie
rassemble à une course de dessin animé,
à une danse jouée au delà du
dansable. C'est une frénésie jouissive,
gratuite, ivre, avide. « Et les Tsiganes adorent
être les vecteurs de la folie », assure
Erik MARCHAND. Pourtant, ce qu'ils jouent se chante
en breton : c'est Pardon Klegereg, enchâssement
d'une polka bretonne et de Jocuri de doi roumains.
Frénésie
Erik MARCHAND est venu Ici enregistrer avec le
Taraf de Caransebes : des sonneurs du Centre Bretagne
(Jacky MOLARD au violon et Gaby KERDONCUFF aux trompettes
et bombarde), les musiciens roumains et Thierry
« Titi » ROBIN, électron libre
qui joue la musique bretonne au oud, le luth moyen
oriental. Le disque, Dor, est sorti il y a peu (chez
La World BMG) et MARCHAND retrouve dimanche ses
compagnons d'aventure pour un concert au Festival
de Saint-Chartier.
Reconnu depuis des lustres comme un des plus grands
chanteurs traditionnels bretons, Erik MARCHAND a
toujours porté aussi ses regards à
l'Est. « La Bretagne est la région
d’Europe de l'Ouest la plus dynamique en matière
de musique populaire. La musique traditionnelle
bretonne est vécue et appréciée
par une grande majorité de la population
et même lIrlande ne connaît pas un phénomène
aussi populaire que le fest noz. Chez moi à
Poullaouen (Finistère), il n'y a pas une
personne qui ne sache pas danser la gavotte on peut
ne pas aimer ça et ne pas y aller toutes
les semaines, mais on ne peut pas l'ignorer. Et
la première fois que je suis venu dans les
Balkans, j'ai trouvé la même chose,
mais multiplié par dix ou par vingt. »
Et, de fait, les Roumains se passionnent pour leur
musique. Mais encore fallait-il la capter au, disque.
«L'habitude des musiciens tsiganes roumains
dans leurs enregistrements est de jouer «
organisé ». L'esthétique des
ministères de la Culture communistes était
de faire une musique populaire comparable à
la musique des grands ensembles de musique classique,
avec des unissons, des harmonies ou des parties
solistes écrits à l'avance. Or, le
jeu dans les mariages est « désorganisé
», au sens où chaque musicien fait
de la surenchère sur les annonces du musicien
précédent. C'est une superposition
de couches musicales, de traits de virtuosité
et d'énergie, d'un fonctionnement assez proche
du jazz New Orléans. Moi, je leur demande
de jouer aussi « désorganisé
» que possible. »
Ainsi, lorsque les Roumains jouent un rond de Saint-Vincent
ou une gwerz, ils les parfument de cette folie de
l'Est, de cette urgence, de ce poignant qui font
rêver d'herbe drue, de vêtements lourds
et enfumés, de rues empoussiérées
de gris et de brun. Comme si l'autre Finistère
était à l'autre bout de l'Europe.
B. D.
ERIK MARCHAND
& LE TARAF DE CARANSEBES : Une luxuriante melancolie
Chronique de Sylvie HAMON et Stéphane FOUGERE
sur le site Ethnotempos
ERIC MARCHAND
& LE TARAF DE CARANSEBES WITH THIERRY ROBIN
Sag An Tan Ell Silex Y 225043
FOLK ROOTS 59
Eric MARCHAND must spend a high proportion of
his life in recording studios. Apart from being
the lead singer with the Breton supergroup Gwerz
and a member of Quintettes Clarinettes, leading
his own trio, he contributes to a variety of fusion
projects that merge his Breton culture with a
variety of other musics.
This latest venture sees him making an exciting
combination with a group of musicians from south-west
Romania. They are basically a traditional dance
band playing pretty beefy music on trumpet, sax
and accordeon, underpinned by the typical Balkan
bowed bass. Eric joins Constantin Olan playing
a taragot. At first glance this looks like a clarinet,
but although it is made of wood it is keyed and
shaped like a soprano sax and It makes a fascinating
hybrid sound somewhere between the two. He is
also sings in his usual compelling manner.
All the songs and dance tunes are Breton leaving
the Romanians to make the cultural leap which
they seem to manage fairly easily whilst still
bringing lots of Balkan gypsy influence with them.
Eric's statement that their "improvisations
twist and colour the lines of the melody with
a freedom akin to New Orleans jazz" seems
a fair description.
That they would bring the house down playing
this music for a Festou-noz is beyond doubt.
Vic SMITH
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